La poésie

La poésie

Je regarde, j’écoute, et oui, il est clair que le poète trouve un regain de place dans cette société, on compte encore les initiatives et les genres nouveaux, mais soit, ce qui se traduit c’est que les mots du poète peuvent toujours et encore émouvoir, traduire avec justesse et finesse et avec percussion tout ce qu’il voit, ce qui le touche, ce qui le fâche. On se dit que ça peut nous toucher, nous parler de quelque chose de rare et précieux en nous, approcher le seuil de nos territoires intimes.

 

 

C’est pas toujours le cas dans la sphère chrétienne, et ça c’est l’horrible paradoxe.

Il suffirait de revenir deux secondes à la langue des psaumes pour mesurer d’un seul trait à quel point l’élan poétique est un élan fondamental de louange, d’adoration, de reconnaissance. Le psalmiste ne posait pas de contrainte à la langue de son cœur : ce qu’il dit, ce qu’il écrit, c’est ce qu’il respire de la présence de Dieu logée au-dedans de lui. Les psaumes ne sont pas de mièvres poésies, ce sont des cris, des danses, des larmes, des poings. Cerise sur le gâteau, David était musicien, la rythmique poétique de ses mots lui était toute naturelle …

 

 

Première mise à plat, si j’ose : si on vient à l’idée de la poésie, nos a priori nous la font tout de suite verser dans quelque chose de gentiment désuet, limite désincarné. Inintéressant. Or c’est tout le contraire : l’écriture poétique n’est pas uniquement l’écriture rimée des anthologies ou de de la grosse majorité de l’écriture chrétienne contemporaine ( basée pour le compte essentiellement sur des vérités bibliques posées fil à fil, sans identité). Non, elle est vive, agitée, élancée, rythmée, colorée. Elle inspire, elle expire, elle vit.

 

 

Autre mise à plat : si je regarde ce qui bouge derrière ma vitre, ou que je lève les yeux vers le bleu, je peux témoigner d’un feuillet genre météo. Pas mal, pas inintéressant. Ou : je peux me lancer dans une louange à Celui qui a créé tout ça, le remercier en citant plus ou moins quelques versets biens sentis sur le sujet . Ou alors : je peux écouter mon cœur qui bat pour ça, me laisser fondre par cette beauté décapante de ce que Lui a posé autour de moi, tout ce qui m’émeut, tout ce qui m’agite et me rend profondément heureux, goûter au sens qu’Il a donné à cette beauté, l’essence de cette prodigieuse nature, et ainsi, par l’outil de mon écriture tenter de rythmer de chacun de mes jours la douce ou violente pelure …

 

 

Je parle de nature, c’est facile. Le poète s’émerveille de l’aube des forêts, de l’onde pure. Ha-ha. Ca suffit, ça. La poésie n’est pas mièvre. Si mon voisin tape sa femme la nuit, tant que ça m’enlève mon repos, ou si je croise dans le métro une fille qui désèche de ne pas exister, ou si mon père lutte avec cette saleté de cancer, tout ça fait bouger mon cœur. Et tout ce qui le fait bouger comme ça m’élance vers le désir d’écrire, de rythmer mes jours, de rythmer ma langue afin que Dieu m’entende, et que dans chacun des mes traits s’entende Dieu, ce qu’Il est, qui Il est. Point barre, humblement.

 

 

Il y a une beauté dans ce monde, il y a une certaine forme de beauté dans l’élan du poète. Essayer de dire, d’un habit vif ou fragile, heureux ou bouffé de douleur, dire ce qui est. Ce qui se voit ou ne se voit pas. Ne pas copier ou redire, juste tenter de traduire l’émerveillement de désirer voir tout ça, tout ce qui vit alentour, avec un peu de son regard à Lui.

 

 

Vincent est auteur, musicien, comédien, photographe. Leader du groupe Smetana. Agitateur du site territoiresintimes.be

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